Notes en vue d'une réunion d'équipe. 

 

"La parole de l’alcoolique », chap.10, Jean Clavreul, « Le désir et la Loi, approches psychanalytiques », Editions Denoël, 1987, Paris.

Les « psys » s’entendent sur ce point : « L’alcoolique ne dit rien » La dénégation de l’alcoolique au moment de la 1ère consultation où est invariablement posé le diagnostic serait une des rares possibilités qu’ont ces sujets de se dire. Se dire est ici à entendre comme exprimer quelque chose d’authentique sur soi, sur ce qui nous singularise, ce qui nous détermine et nous distingue d’autrui. 

 

Que faut-il en comprendre ?

 

Qu’il parle ou non de sa dépendance à l’alcool comme d’une maladie, souvent le sujet entretient un rapport particulier à ce symptôme. Il ne fait que reprendre un discours qui n’est pas le sien. Il s’exclut de ce qui lui arrive, et ne trouve rien à en dire. Il n’est, dit l’auteur, jamais aussi absent que lorsqu’il est présent en consultation. Hormis peut-être dans le déni, qui rencontre davantage sa vérité à lui. Le discours médical « sans alcool, pas d’alcoolisme » renforce évidemment une telle position : il ne peut être question de sujet, de responsabilité.

 

Dans le film « Un dernier pour la route », le fils répond à son père abstinent expliquant sa maladie : « Tu avais le choix, on a toujours le choix à un moment de prendre ou non ce verre ». 

 

Lors de notre 1ère rencontre, je n’ai jamais pu amener monsieur P. à exprimer ce qui dans son histoire peut éclairer sa rencontre dévastatrice avec l’alcool. Une forme de  déni à ce sujet est à l’œuvre lorsqu’il réduit sa rencontre avec l’alcool à son appétence pour les bonnes choses, sa capacité à goûter, à savourer l’existence. (Y a-t-il, ainsi que le suppose l’auteur, un sujet qui s’exprime dans ce déni ?)

L’auteur de cet article décrit le sujet alcoolique comme un être à part, un hors-la-Loi inséré dans le langage commun, mais pour qui il faut promulguer des lois d’exception, car il n’est pas assez fou pour être mis à l’abri des lois.  

Cette différence, cette exception l’isole tant qu’il est difficile voire impossible de créer une relation intersubjective. 

Lors des activités, l’humour de monsieur P. échoue faute de s’inscrire  dans une relation intersubjective. Ses jeux de mots trop nombreux ne tiennent aucunement compte de la disponibilité et de l’écoute des autres. L’absence de réaction comme l’agacement ne suffisent pas à l’arrêter. Une autre manifestation de cette impossible relation intersubjective est le discours  « spirituel » tenu par certains abstinents. Théories du développement personnel et autres considérations philosophiques permettent au sujet de taire sa souffrance, de ne point parler de lui. 

La rechute est un passage à l’acte nous indiquant ce que l’alcoolique ne peut nous dire. A savoir, qu’il préfère son chemin, aussi détestable soit-il, au paradis que nous lui avons choisi. La question que posent habituellement ces sujets aux soignants est  dès lors : « Veulent-ils guérir ? Peuvent-ils guérir ? Pourquoi sont-ils là ? » Et il est bien difficile de les entendre à ce sujet…

En effet, démon lorsqu’il boit et ange durant les périodes d’abstinence, l’homme ne se montre pas. Quand il consomme, rien ne l’arrête : il reste imperméable aux supplications, aux menaces, à la bienveillance des proches. Quand il cesse de boire, il est raisonnable, responsable, prêt à toutes les concessions et tous les sacrifices pour se racheter.

L’auteur s’interroge sur l’homme… Quand une personne a abandonné ses raisons de boire pour se soumettre à la Raison, celle des autres, elle ne peut le vivre que comme une abdication, une reddition. Son avenir d’abstinent n’a rien de réjouissant. Il sait qu’il n’y a pas de guérison possible et qu’au premier verre venu il retrouvera cet état de plénitude dans lequel la honte et les remords n’ont que faire. Ni le temps ni la mort n’ont d’impact lorsque l’alcool reprend sa place, toute la  place. Ce à quoi l’alcoolique ne peut se résoudre, c’est l’abandon du type de relation que lui apporte l’état d’ébriété. Hors temps, hors loi, il y retrouve un état proche des débuts de l’existence : le narcissime primaire.  

Car l’état d’ébriété, c’est le triomphe d’un narcissisme omnipotent, là où au contraire l’abstinence n’est que la conscience de la dégradation, de la ruine d’un corps, d’un « perdre la face ». 

En relatant ma deuxième rencontre avec monsieur P., j’avais signalé à l’équipe que la seule angoisse perceptible, le seul moment un peu sensible de l’entretien, c’est lorsqu’il s’exprime au sujet de ses ennuis de santé, « conséquence de l’âge, et peut-être aussi, ajoute-t-il rapidement, des excès ». La manifestation d’une telle angoisse est essentielle dans un entretien, et j’essaie habituellement de rebondir, mais là elle surgit très brièvement et après bien des détours. C’est dans la rapidité avec laquelle il passe subitement à autre chose que je décèle après coup  son  trouble. Il aura fallu pour qu’il se dévoile ainsi qu’en miroir de mon étonnement,  il se surprenne d’en être arrivé à me donner un cours d’informatique, et revienne alors à mon interpellation initiale : « Oui, heu, pourquoi je vous dis ça ? Oui, vous vouliez savoir comment je vais…. Pas trop mal, hormis quelques ennuis de santé… »  

L’abstinence le confronte à une angoisse qu’ivre il pouvait éviter. Cette angoisse se situe  du côté du corps, du temps qui passe et de la mort. On peut donc supposer dans l’attitude imposante de monsieur P. étalant son savoir une défense contre cette angoisse. 

 Entre l’abstinence et l’ébriété, entre la honte et la toute-puissance, entre l’idéal du moi et le moi idéal, il n’y a pas de dialogue possible, pas de conflit. Seulement une succession de relations d’identification et d’agressivité. Identification tantôt à la grande fratrie des buveurs (« cfr cette espèce de camaraderie de piliers de comptoirs escamotant les différences »), tantôt à l’excellent époux et travailleur lorsque abstinent il n’est plus question que d’être comme les autres. L’agressivité surgit lorsque cette identification (à l’un ou à l’autre) est menacée, particulièrement si l’on fait allusion à son alcoolisme. 

Lors de notre première rencontre, P. est agacé par mes interventions et questions. Il dit avoir déjà parlé avec son autre psy, la seule avec laquelle il souhaite travailler. Soucieux de m’impressionner et sans doute de neutraliser toute tentative de lui faire parler des moments difficiles, il s’étale sur sa brillante vie professionnelle passée et sa lutte actuelle de militant AA. Cette agressivité témoigne du fait que je touche en sollicitant des souvenirs pénibles à une identification pour l’instant primordiale, celle du bon père et bon époux repenti. Cette identification écrase sans mise en tension possible l’autre, ravalée au statut d’alcoolique déchet. Cette soumission totale à un idéal du moi élevé permet finalement que l’abstinence n’entraîne pas un « perdre la face ». Autant cette identification presque caricaturale à un idéal du Moi élevé peut agacer, autant on peut comprendre après-coup la difficulté dans laquelle la personne peut être lorsqu’on sollicite une souplesse que son idéal du Moi tyrannique ne lui autorise pas. 

Un narcissisme omnipotent est encore à l’œuvre chez monsieur P. lorsqu’il se manifeste constamment par un non respect du bien vivre ensemble, arrivant en retard, partant plus tôt, subitement et surtout au mauvais moment, ou  lorsqu’il ne peut s’arrêter de plaisanter malgré la saturation de l’entourage,… Difficile renonciation à la toute puissance et refus de la castration (de ses responsabilités) encore lorsqu’il se défile en face à face en entretien dans un discours archi convenu, et invoque une défaillance intestinale pour (se) dissimuler ses intentions. Abandon impossible d’une relation de type narcissique encore lorsqu’il  tente de prendre le dessus sur son interlocuteur en étalant son savoir : « Admire-moi ». 

Pour l’auteur, lorsque le sujet est enfin devenu un parfait désintoxiqué, seule la rechute peut le libérer d’un idéal du Moi dont la tyrannie ne cesse de s’exercer. Sauf à trouver d’énormes gratifications narcissiques à sauver les autres… 

  

Remarque : 

Le parallélisme entre hystérie et alcoolisme est intéressante page 262. (Mr P. « surjoue » dans la vie comme au théâtre) :

 « Dans les 2 cas nous observons un penchant à se donner en spectacle, à faire scandale. Comme l’hystérique, l’alcoolique est fuyant, insaisissable, comme le désir, tout en gardant finalement une maîtrise suffisante de la situation pour savoir presque toujours jusqu’où il peut aller trop loin. Dans les deux cas, il s’agit de symboliser un imaginaire qui n’est pas accepté comme tel.  Là cependant se borne la similitude.

L’hystérique reste en quelque sorte extérieure au rôle joué par elle ; elle en est avec nous la spectatrice, ou mieux, le spectateur, et ce personnage qu’elle nous montre n’a d’autre but que de dissimuler sa crainte, sa honte de se montrer nue. L’alcoolique, au contraire, fait corps avec son personnage, et la mise en scène a pour but de désigner comme comédie, comme farce grotesque ce qui est ressenti par tous et par lui-même comme tragique.  

Si le monde de l’hystérique est celui du théâtre, celui de l’alcoolique est celui du cirque. Dans le 1er cas, le seul sujet qui nous intéresse est celui la pièce, dans le 2éme, le seul sujet qui retienne notre attention, c’est l’acteur. Au théâtre, la mort peut et doit nous être présentée comme tragique, parce que nous savons que si le personnage meurt, l’acteur ne risque rien.  Mais au cirque, au contraire, il ne sera jamais question explicitement de la mort, parce que l’acteur risque vraiment sa vie.  

Au théâtre, si la réplique est défaillante, si la perruque tombe, (…) c’est le ridicule. C’est ce que redoute l’hystérique. Au cirque, si le funambule tombe, si le dompteur est blessé, si l’homme apparaît derrière le clown, c’est tragique. C’est là tout ce que l’alcoolique cherche à cacher, à maîtriser en nous présentant un personnage qui se moque de lui-même et de nous, qui n’hésite pas à faire participer tous les siens à ce jeu où la mort, toujours présente, toujours redoutée, doit être transfigurée. 

 

Marlène Detollenaere

Février 2010